Oui je sais
J’ai encore beaucoup de travail sur moi
À effectuer
Plaies béantes
Qu’on entr’ ouvre avec peu, très peu
Marchez-moi sur le coeur
J’ai l’habitude, hélas
Ou plutôt je ne l’ai pas
Je revis à chaque fois l’écrasement total
L’anéantissement de moi par tout et n’importe quoi
Quand je me dis que je suis prête à ouvrir ma coquille
Il me tombe un marteau sur la tête
Dois-je rester dedans ?
M’enfermer toujours ?
Me restreindre à communiquer
Du dedans
Et éviter le danger, le vivant ?
La sidération encore m’étreint
Je suis perdue
Comme un éternel retour
Au commencement
Il y a eu la sidération
Par la personne en qui tu avais toute confiance
Fichu cerveau
Cerveau qui ne comprend rien
Qui se déglingue à analyser la confusion
La négligence
Et qui voudrait bien s’arracher
Ne pas confondre
Surtout
Ne plus jamais confondre
La source
et l'occasion du réveil de la plaie
vous choisiriez chaque mot
chaque pensée
avec autant de minutie
que lorsque vous vous préparez
devant le miroir
avant de revoir
quelqu'un
qui vous amène
à être au top de vous-même
tout est énergie
tout est dans l'air
et personne
je dis bien absolument personne
ne peut vous prendre une idée
quelle qu'elle soit
parce que si vous l'avez
c'est qu'elle est là
suspendue
jusqu'à ce que certains
certaines
l'expriment
la manifestent
lui donnent forme matérielle
la rendent palpable
manipulable à foison
rien n'est à vous
tout flotte
tout circule
tout complote
absolument
en toute amitié
tout est là
pour jouer
et rejouer
sans cesse
les jeux nécessaires
à votre avancement
à l'apprentissage
comme on apprend à marcher
à tenir une cuiller
à reconnaître un goût
ou à humer un parfum familier
comme on dialogue en contact
dans une chaleur qui fait du bien
le jeu
c'est d'oser
tels des fous
revenir encore se frotter
à cette illusion
et d'être surpris
surprise
encore et encore
parce qu'on est là pour du neuf
pas pour retenir les leçons
mais apprendre encore
en s'y frottant vraiment
l'être n'est pas là pour comprendre
mais pour interpréter
pour donner sa version
d'une chanson sans cesse rechantée
Marlene
Marylin
dans plusieurs langues
j'aimais beaucoup ça
un texte qui dit
qu'elle craint le bonheur
car
s'il arrivait
le malheur pourrait lui manquer
je me sens loin de ce texte aujourd'hui
et je sais
oui je sais
que j'ai vraiment senti ça
en moi
il y a des années
la crainte
d'être séparée
de tout un tas de tristes idées
qui étaient en moi
le désir
de voir résolues des questions
mais pas trop vite
pas toutes à la fois
c'eût été
m'avait-il semblé
bien trop violent
d'avoir à changer ma façon de penser
trop rapidement
le chemin est long parfois
pour nettoyer sa propre pensée
accepter la joie
j'ai beaucoup aimé cette chanson
c'est sans doute
celle que j'ai le plus aimée
pas la première d'elle que j'ai chantonnée
puisque j'ai connu Lili Marlene
au cours d'allemand au Lycée
celle-ci me croisa lorsque j'avais 20 ans
dans une mise en scène
et cet air s'accompagnait d'un pas de danse
que nous effectuions à plusieurs
nous étions une bande de prisonnières
échappées d'une prison
nous dansions
dans des ruines imaginaires
sur cette chanson
la pièce s'appelait Lovely Rita
de Thomas Brasch
il y avait aussi J'ai sauté la barrière hop là
de Johnny Hess
qui définit si bien ce que je vis
aujourd'hui
puisque si la lourdeur s'empare de moi
et m'immobilise parfois de fatigue
mes idées sont
quant à elles
claires
là où elles furent longtemps si brumeuses
concernant mes choix
les choses se téléscopent parfois
j'avais commencé à répéter un spectacle en anglais Passion, d'Edward Bond
et j'ai finalement d'abord joué dans deux autres spectacles
avant que le premier ne voie le jour
Karl Valentin m'a rattrappée
avec sa lettre d'amour
un monologue que je faisais en début de spectacle
assise en tutu romantique
immobile
sous un projecteur
tandis que les spectateurs entraient dans la salle
quand plus personne ne bougeait ou presque, je m'animais
et je lisais une lettre
incohérente
que j'aurais pu lire plus tard à diverses personnes
- je ne me connaissais pas encore
j'avais 20 ans j'étais petite
mais elle me définissait
sans que j'aie pu le pressentir
fichue lettre ! -
le monologue
c'est moi
si souvent
c'est mon sort
aimer s'exprimer en public
tout en étant timide
écouter les autres pendant des heures
et me retrouver seule pour écrire
tel est mon paradoxe
une scène que j'ai jouée des dizaines de fois
- en français en début de spectacle
en impro en allemand à la fin -
et la dernière fois
il y a 22 ans
avec une toute petite fille nouvellement arrivée
dans mes bras
qui participa aux improvisations
de fin de spectacle
maintenant
mes enfants ne m'écrivent pas
lorsque je leur écris
à leur tour
de me renvoyer du silence
puisque j'ai loupé un coche
puisque j'ai commis des maladresses
puisse cette douleur
s'apaiser
comme toutes les autres
et devenir si légère
et ne plus me mouiller immanquablement les yeux
lorsque j'y pense
ils sont nés de ça
de ces spectacles
éclairages
de ces voyages improbables
en camionnette
à travers l'Europe
il y a encore des barrières à passer
mais faut-il que je cesse d'écrire
pour parvenir à dialoguer ?
l'un exclut-il forcément l'autre ?
comme on se parlait difficilement chez moi
le soir
je m'épanchais dans des cahiers
alors j'ai appris ça
le dialogue sur du papier
ça n'aide pas franchement
dans les situations courantes
et je vois
tout autour de moi
tout plein de gens
qui se sortent admirablement
de situations dont je ne me sors pas
parce que j'ai trouvé refuge
dans des cahiers
à l'âge où l'on apprend l'art du dialogue
je n'ai pas connu l'alcool
ou la drogue
juste des mots
sur une scène
qui me faisaient virevolter
et ces voyages
la vie de troupe
avec parfois des personnes compliquées à supporter
- et vice-versa -
furent une merveilleuse école
oh il n'y a pas de document officiel pour attester de tout cela
de vieux programmes
quelques photos
des phrases qui reviennent parfois
tel pays traversé avant que la guerre n'y éclate
telle ville avant que la terre y trembla
des visages qui ne revinrent pas en festival
pourquoi écrire ça ce soir ?
parce que j'aime profondément les paradoxes
“These then are some of my first memories. But of course as an account
of my life they are misleading, because the things one does not remember
are as important; perhaps they are more important.” ― Virginia Woolf, Moments of Being
voir arriver la mer devant soi
grande
qui vous dépasse
se souvenir
subitement
avoir traversé
des tempêtes
et des plaines
recevoir cette fougue
se mettre en position
pour l'accueillir
accepter
remercier
qu'elle soit là
oui
car cette mer
nettoie
et enlumine
ce qu'elle traverse
la smala
van den Peereboom
se réunissait
pour fêter l'un des siens
qui a quatre fois vingt ans aujourd'hui
et comme souvent
il a célébré une messe
- puisqu'il est prêtre -
pour nous tous assemblés
tous les cousins n'étaient pas là
mais beaucoup beaucoup
c'est lui qui nous a presque tous baptisés
ou mariés
c'est avec lui que j'aime parler étymologie
car il fut prof de latin-grec
j'ai beaucoup aimé ce moment
dans une grange de Rixensart changée en église
dans laquelle j'ai des souvenirs d'enfant
de messe de minuit
sous la neige épaisse
je ne sais pas ce qui a pris à mon oncle aujourd'hui
j'étais arrivée un peu en retard
avec les petits d'entre mes petits
plein de rôles avaient été répartis
ceux qu'il appelle affectueusement des petits canaris
petits neveux et nièces
l'aidaient chaque fois qu'il le leur demandait
des cousines, mon petit frère avaient des lectures prêtes
des chants et des musiques à interpréter
avec une grande douceur
et voilà qu'arrivé à l'évangile
il demande si quelqu'un a envie de le lire pour lui
et ma main se lève toute seule
j'y vais
je lis
fort
posément
en faisant de nombreuses pauses
comme j'aime
un petit cousin tient un grand cierge à ma gauche
il fait ça très sérieusement
plus tard
mon oncle me remercie d'avoir fait cette lecture
je réponds : avec plaisir
il me dit : j'ai vu !
oui
c'est un grand plaisir
et j'ai même mangé du gluten à la messe
et je me suis dit zut !
ça m'arrive une fois par an à peu près
je n'éprouve plus le besoin de faire partie d'une assemblée comme il y a longtemps
parce que nous sommes chacun sur notre chemin à bien des moments particuliers
la spiritualité est si personnelle
les textes si nombreux
je n'éprouve plus le besoin d'une organisation
pour le ressenti de mon coeur qui bat
qui sent
qui frémit
mon coeur s'organise tout seul
pourquoi ai-je lu ?
est-ce qu'il faut justifier le plaisir ?
je crois surtout qu'il se partage
j'apprends à recevoir des cadeaux
faire le tour des endroits qui me font vraiment du bien
et
en sortant de chez Pêle Mêle
m'éclater
le front et le genou gauche en plein dans la porte vitrée
me retrouver dans les bras d'une dame
les yeux fermés
rire les yeux fermés
l'entendre dire qu'elle croit
que je n'ai rien
je lui dis que si j'ai mal mais je ris
remonter m'affaler dans un fauteuil orange en skaï
recevoir des glaçons d'un gentil libraire
me détendre
et me rappeler que demain
je fais des photos
(et que donc ce sera super !)
je sors
la pharmacie juste à côté a de l'arnica
j'en prends une forte dose
et ce soir
j'ai la bosse au front
le plus drôle c'est que
deux minutes plus tôt
juste avant de passer à la caisse
j'avais visualisé des clous qui s'enfonceraient utilement
tout autour de mes semelles de chaussures
dans le sol
afin de garantir mon contact avec ce sol justement
et paf
voilà mon voeu exaucé
en quelque sorte
je suis restée sur place
un moment
ça ne m'a pas empêchée
ensuite
d'aller faire un tour
de robe-thérapie
dans une rue que j'aime
et où j'en trouve souvent que j'apprécie
de mieux en mieux
de retour dans ma ville
j'ai rencontré mon neveu
pour la toute première fois !
j'ai mangé avec ma maman, mes frères, ma belle-soeur
pendant que mes neveux jouaient
ça n'était arrivé depuis des années
en cette configuration : jamais
j'ai beaucoup aimé cette journée
au cours de laquelle j'ai respiré
donc écrit aussi
il est des jours
où je me rencontre
c'est étrange
et ça me fait du bien que l'on rie de moi
quand les mots dansent
à l'intérieur
il y a
dans la vie
des moments
où l'on se demande pourquoi tant de haine ?
et d'autres aussi où l'on se demande pourquoi tant de haine est sortie un jour de moi ?
il y en a d'autres
ou
l'on doit bien se dire
non
ce n'est pas une illusion d'optique
je reçois en ce moment énormément d'amour
et l'entraide est magnifique
qui me soutient actuellement dans ce que je fais
vous êtes-vous déjà demandé
une seule fois pourquoi tant d'amour ?
pourquoi tant de gentillesse tout autour ?
pourquoi je reçois tant d'aide
de témoignages
de photos magnifiques ?
oui
pourquoi ?
mais faut-il comprendre
ça ?
parce que la solidarité est grande
et l'amour circule
les astuces circulent
pour qu'elles ne s'enterrent pas
mais que les découvertes et les expériences
puissent servir encore ici ou là
à chacun et à chacune qui en voudra
l'astuce
la découverte
l'expérience
l'ouverture du coeur
que cela demande
de vivre
enfant
ne comprend pas
pourquoi il est haï
moqué
chaque jour d'école
pendant des années
parce qu'il est né
dans un autre pays
un enfant
ne comprend pas
pourquoi tout le monde trouve cela normal
qu'on se foute de lui
et que personne ne réagisse
un enfant
ne comprend pas
pourquoi on crache sur la voiture
de sa maman
parce que la plaque d'immatriculation de sa voiture
est d'une autre couleur
et n'a pas encore été changée
un enfant
ne comprend pas la haine
la bêtise
un enfant
ne comprend pas
un jour
je me suis barrée
heureusement j'avais le choix
je n'ai toujours pas compris